Charles-Marie Le Dall de Kéréon, âgé de dix-neuf ans, aspirant sur un navire royal et accusé de complot, mourut sous la guillotine en 1794. Cent ans plus tard, Amicie Lebaudy proposa la somme de 580 000 francs pour la construction d’un phare entre Molène et Ouessant, à la condition qu’il porte le nom de Kéréon. Elle était une descendante directe de l’homme décapité.
C’était une information nouvelle. La journaliste Marie Durand de Roubaix ne la connaissait pas encore. Elle était justement en train d’écrire un article sur Amicie Lebaudy : une femme extrêmement intéressante, dotée d’une immense fortune. Celle-ci provenait bien sûr d’un héritage, à une époque où les femmes ne disposaient pas encore de véritables droits.
Tout cela n’avait finalement que peu d’importance, car ce qui intéressait désormais Marie Durand, c’était le phare de Kéréon. À son sujet, elle avait découvert bien plus encore : un phare non seulement chargé d’histoire, mais également entouré d’une légende.
On racontait qu’un esprit, celui d’un vieux pêcheur, y hantait les lieux. Lors d’une nuit de tempête, son bateau se serait écrasé contre le rocher sur lequel le phare fut ensuite construit. Après cet accident, toute trace du pêcheur disparut. Depuis lors, il aurait été aperçu à plusieurs reprises — sous forme d’esprit — chaque fois que la tempête faisait rage. Du moins selon les récits des anciens gardiens du phare.
Marie Durand se plongea toujours davantage dans l’histoire du phare. Et ce qu’elle y découvrit lui plut en tant que journaliste : cela ressemblait fort à une excellente histoire exclusive.
Voici ce que ses recherches révélèrent : la plus grande partie du don d’Amicie Lebaudy fut consacrée à l’aménagement intérieur particulièrement luxueux. Pour le mobilier des espaces de vie, on utilisa exclusivement des bois tropicaux tels que l’acajou et le teck. Le sol était constitué d’un parquet en chêne hongrois, tout comme le somptueux lambris mural. Que des bois d’importation, qui durent coûter une petite fortune à l’époque. Mais pourquoi ? se demanda-t-elle en poursuivant attentivement la lecture de l’article trouvé sur Internet.
La salle de séjour — en quelque sorte un salon de remplacement — présentait une particularité en son centre : un symbole d’étoile stylisé, réalisé en marqueterie sur le sol. Huit rayons noirs, légèrement dentelés, se détachaient clairement dans un cercle délimité, contrastant avec le parquet clair en chêne tout autour. Mais pourquoi ? Que pouvait bien signifier ce symbole d’étoile incrusté dans le sol?
Marie poursuivit ses recherches et finit par trouver une réponse. Dans la mythologie bretonne, le symbole de l’étoile représente l’accès aux divinités et aux âmes oubliées. S’agissait-il, en fin de compte, d’entrer en contact avec les morts ? Kéréon était le dernier phare construit en Bretagne, et aussi le plus luxueux. Or, à cette époque, dans la haute société, les cercles dits spirites étaient particulièrement à la mode — des cercles où l’on cherchait précisément à communiquer avec les défunts.
Était-ce là ce qui s’était déroulé autour de ce symbole étoilé à la charnière du siècle ? Des séances dirigées par un médium censé établir le lien avec les âmes oubliées ?