Nous sommes en 1880.
Trois ouvriers sont envoyés au phare d’Ar Men afin d’y achever l’aménagement intérieur. Une mission d’une semaine tout au plus. L’équipe est expérimentée ; chacun connaît son rôle. Le phare se dresse, solitaire, à plusieurs kilomètres de la côte bretonne, construit sur un rocher battu par l’Atlantique. Ar Men signifie « le rocher ».
Le travail, rude et monotone, pouvait peser sur les esprits. Mais la rémunération était généreuse et la durée limitée. Les hommes avaient embarqué des provisions pour deux semaines – au cas où. De violentes tempêtes pouvaient survenir, certes, mais rarement plus de deux jours. Rien qui justifie l’inquiétude.
C’est du moins ce que pensa Marie Durand, journaliste à Roubaix, lorsqu’elle commença ses recherches sur ce phare mythique. Elle ignorait encore ce qui allait suivre.
Les trois premiers jours se déroulèrent sans incident. Le chantier avançait même plus vite que prévu. Cinq jours suffiraient peut-être. Deux jours de repos en perspective, du vin en quantité suffisante, et le sentiment d’avoir bien gagné sa paie. Malgré la rudesse du lieu et la mer agitée, les soirées s’écoulaient dans une relative insouciance.
Puis le vent se leva.
Ce fut la plus violente tempête que les hommes aient jamais connue – et, dira-t-on plus tard, la plus longue de toutes. Après elle, il n’y eut plus jamais de tels super-orages, ni par leur intensité ni par leur durée.
Pendant deux semaines, la tempête s’acharna sur l’Atlantique au large de la Bretagne. Des vagues de près de trente mètres se dressaient en pleine mer. Et au cœur de ce chaos, le phare d’Ar Men.
Pour empêcher l’eau et le vent de s’engouffrer dans la tour, les hommes durent barricader les fenêtres extérieures avec des plaques métalliques initialement prévues pour protéger les murs inférieurs. L’opération réussit – mais au prix d’un isolement total.
À l’intérieur, l’obscurité devint absolue. Il ne restait que la lueur des bougies, économisées avec soin. Le dortoir se trouvait désormais dans le noir complet. Seule la pièce commune – la cuisine, attenante au cellier où étaient entreposées les dernières bougies – restait faiblement éclairée.
Un service de garde fut instauré : quatre heures, puis la relève.
Quatre heures de solitude peuvent paraître infinies. Et dans le silence rythmé par le fracas des vagues, les sons prennent une autre dimension. Des bruits étranges. Incongrus.
Les ouvriers se sentaient relativement en sécurité au deuxième étage. Le fracas de la mer contre le phare, ils le connaissaient.
Mais ce que Yannick entendit cette nuit-là n’avait rien de comparable.
C’était une voix. Humaine. Féminine.
Et puis le bruit d’une porte qui battait dans ses gonds. Tout en bas. Cela ne pouvait être possible. La porte d’accès avait été solidement verrouillée à cause de la tempête. Or, à présent, elle semblait grande ouverte, claquant dangereusement.
Si elle cédait sous la force des vagues, l’eau envahirait le phare. La structure elle-même pourrait s’effondrer. Il fallait agir. Immédiatement.
C’est aussi de là que provenait ce gémissement féminin.
Yannick pensa d’abord à des naufragés. À ce temps-là, rien n’était impossible. Il devait aider. Pourtant, en descendant l’escalier en spirale, un malaise grandissant l’envahit. N’évoquait-on pas, dans les ports bretons, les anciens esprits qui hanteraient encore ces lieux ?
Plus il descendait, plus les lamentations s’intensifiaient.
Arrivé en bas, il ouvrit la porte, s’attendant à être projeté au sol par les rafales et les embruns.
Mais il n’y eut ni vent, ni pluie.
Sur le rocher, près de l’ancienne zone d’accostage, se tenaient trois femmes d’une beauté irréelle.
« Sauve-nous », murmuraient-elles.
Ce fut la dernière chose dont on put être certain.
Pour Marie Durand, ce qui suivit reste partiellement compréhensible, dans la mesure où les faits peuvent encore être vérifiés. Tout le reste demeure une énigme — mais elle se devait de le rapporter.
Trois jours plus tard, la tempête monstrueuse faiblit enfin. Un bateau fut envoyé vers Ar Men afin de relever les ouvriers, prisonniers du phare depuis deux semaines.
Lorsque les sauveteurs atteignirent la porte d’entrée, ils constatèrent avec stupeur que la lourde porte en bois, conçue pour résister aux pires tempêtes, n’était qu’entrouverte.
Ils pénétrèrent dans un silence total. Une obscurité complète. Aucune bougie allumée. Rien.
Des trois ouvriers, aucune trace.
À ce jour, nul n’a jamais pu établir ce qui se déroula réellement sur le phare d’Ar Men en cet automne 1880, après la plus terrible tempête jamais enregistrée.
Mais les mythes et les légendes font partie de l’histoire maritime. Et c’est ainsi que, près des cheminées des maisons bretonnes, Ar Men reçut son surnom :
« l’Enfer des enfers ».
AR-MEN….HÖLLE der HÖLLEN
Eine Geschichte von Martin Meinhardt inspiriert von Realität und Fantasie